Les Européens au Royaume-Uni: une priorité, beaucoup d’inquiétudes

Londres – Mettre fin au principe de libre circulation des personnes pour limiter l’afflux des immigrés européens a été l’un des principaux moteurs de la campagne des pro-Brexit. Quel sort attend désormais les plus de 3,6 millions de citoyens européens résidant au Royaume-Uni alors que le pays ne fera plus partie de l’UE dans deux ans ? Le gouvernement britannique assure faire de cette question une priorité, tout en mettant dans la balance l’avenir des 1,2 million de Britanniques installés dans l’un des 27 autres pays de l’UE. La Commission européenne aussi en a fait une priorité mais insiste sur la complexité du dossier (sécurité sociale, retraite,…). Les expatriés, eux, suivent les débats avec frustration et inquiétude.

Les étrangers vivant au Royaume Uni

Les Européens au Royaume-Uni, combien de divisions ?

Un peu plus de 3,6 millions de citoyens européens vivaient au Royaume-Uni en 2016, dont environ un tiers dans le grand Londres, selon les estimations du Migration Observatory de l’université d’Oxford qui s’appuie sur les derniers chiffres de l’Office national des statistiques (ONS).

Évaluer la population étrangère est un casse-tête puisque l’enregistrement auprès des consulats n’est pas obligatoire. L’Allemagne, la France et l’Espagne estiment ainsi que le nombre de leurs ressortissants présents sur le territoire britannique est d’environ 300.000, soit presque le double des estimations officielles.  Avec un million de personnes, la Pologne est de très loin la nation européenne la plus représentée.  En 2015, leur nombre a même dépassé pour la première fois celui des personnes nées en Inde résidant au Royaume-Uni.

Cet afflux s’explique en partie par le fait que le Royaume-Uni ait été l’un des rares États membres à ouvrir tout de suite son marché du travail aux Polonais lors de leur adhésion à l’UE en 2004. La levée des restrictions en janvier 2014 envers les Bulgares et les Roumains a, produit un appel d’air similaire. Surtout en provenance de Roumanie, déjà le troisième plus gros fournisseur d’Européens au Royaume-Uni .

Ces vagues d’immigration successives en provenance des pays de l’Est ont suscité des crispations en Grande-Bretagne qui sont apparues au grand jour lors de la campagne pour le Brexit. D’autant que le solde migratoire (différence entre arrivées et départs) a atteint un record historique en novembre 2015, à sept mois du référendum. Les dernières données officielles publiées en février montent que ce solde (273.000 personnes au cours de l’année terminée en septembre 2016) est retombé à son plus bas niveau depuis juin 2014. Selon l’ONS, cette baisse, aussitôt saluée par le gouvernement britannique, s’explique par le départ accru d’Européens de l’Est. Mais « il est encore trop tôt pour dire quel effet a eu le résultat du référendum », prévient Nicola White, responsable des migrations internationales à l’ONS.

Les raisons de l’immigration européenne ?

Toutes les études indiquent que les immigrés européens viennent d’abord au Royaume-Uni pour travailler. Sur les 3,6 millions d’Européens présents au Royaume-Uni, ils étaient 2,2 millions à être employés, selon l’ONS. En 2015, les nouveaux arrivants, attirés par un marché du travail dynamique et un taux de chômage faible,  venaient à 73% pour le travail et à 21% pour les études. Serveurs, banquiers, infirmières: les immigrés européens travaillent dans la l’hôtellerie et la restauration (24%), la finance (18%) et les services publics comme le système de santé NHS (17%). Ces secteurs sont également les premiers à s’inquiéter. Notamment dans le domaine de la santé. Un rapport parlementaire publié le 28 avril dernier souligne que plus de 60.000 Européens travaillent dans le NHS en Angleterre. « L’impact du Brexit sur leur moral est préoccupant », s’alarme le rapport. Dans la City de Londres, les banques se sentent poussées à déplacer une partie de leurs activités vers l’Europe continentale. Dans le secteur de l’agriculture, qui emploie de nombreux saisonniers, l’arrêt de la libre circulation suscite également une grande émotion. « C’est simple: sans les immigrés européens, nous ne pouvons pas fonctionner », souligne Nick Ottewell, producteur de salades dans le Kent. 

Avant le référendum, pour convaincre les Britanniques de rester dans l’UE et donner des gages aux eurosceptiques, le gouvernement conservateur britannique avait proposé de restreindre l’accès à certaines allocations sociales pour les immigrés européens. Plusieurs études, comme celle du University College London, montrent pourtant que les immigrés payaient plus en impôts qu’ils ne réclamaient en allocations sociales. Les partisans du Brexit répondent que cela ne prend pas en compte la pression supplémentaire sur le logement, les écoles et les hôpitaux. Certains accusent également les immigrés européens d’avoir contribué à baisser les salaires. La thèse résiste mal à l’analyse. « Toutes les études montrent que l’immigration n’a aucun impact sur le niveau des salaires ou alors de manière très marginale », insiste Jonathan Wadsworth, auteur d’un rapport sur le sujet pour la London School of Economics.

Quel avenir pour les Européens installés au  Royaume-Uni ?

Londres et les 27 ont annoncé vouloir régler en priorité le sort des expatriés. Mais sans lever les interrogations et parfois les peurs face à un avenir incertain. Faudra-t-il un visa pour circuler ? Un permis de travail ? Subir la préférence nationale ? Gagner un nombre de points ou un salaire plancher pour rester ? Plier bagage ? Face à ces questions,  les demandes pour devenir citoyen britannique ou pour obtenir un permis de résidence permanent ont explosé dès le résultat du référendum connu..

Mais souvent c’est un « enfer bureaucratique » qui attend les candidats, notamment pour demander un permis de résidence, réservé à ceux qui ont séjourné au moins cinq ans au Royaume-Uni. Le gouvernement britannique a récemment allégé les démarches mais elles restent lourdes. Avec les pièces justificatives, « le dossier pèse 10 kilos », explique Nicolas Hatton, un Français installé depuis plus de vingt ans au Royaume-Uni qui a fondé le mouvement « the3million », un groupe de pression pour défendre les droits des immigrés européens. Infirmier espagnol dans le NHS, Joan Pons, est installé depuis 17 ans au Royaume-Uni. Depuis le Brexit, ses trois enfants, nés en Grande-Bretagne, « ont peur qu’on parte en vacances en Espagne et qu’on ne revienne jamais », soupire-t-il. Les « Brexiteers » assurent que ces craintes sont infondées: ceux qui sont déjà là pourront rester, disent-ils. Mais quid des nouveaux-venus ? Quelle sera la date butoir ? Comment s’organisera leur vie professionnelle et familiale ? Pour les travailleurs moins qualifiés dans la restauration, le gouvernement britannique réfléchit à des permis de travail spécifiques baptisés « barista visa ». Limités dans le temps (deux ans), ils ne donneraient pas accès aux allocations sociales mais permettraient aux jeunes Européens de continuer à venir travailler dans les chaînes de café britanniques. Des schémas identiques s’appliquerait au travail saisonnier. Nico, un Roumain de 25 ans qui plante des salades dans le Kent, n’est pas inquiet. « Je sais qu’on a besoin de nous ici », dit-il. Mais d’autres immigrés européens ont préféré quitter le pays et les hôpitaux britanniques peinent déjà à recruter. Selon les chiffres du Conseil des infirmiers et des sages-femmes britanniques (NMC) publiés fin janvier, le nombre d’infirmières et infirmiers européens postulant au système de santé public NHS a chuté de 90% depuis le référendum. Or le NHS, « avec 24.000 postes d’infirmiers vacants, a impérativement besoin des infirmiers européens », s’émeut Janet Davies, directrice du Royal College of Nursing, le syndicat des infirmiers britanniques

Par Jacques Klopp