Pourquoi les Espagnols vont-ils devoir encore voter?

Madrid – Calculs politiques, fin du bipartisme et manque de culture de coalition. Retour sur les raisons qui vont obliger l’Espagne à voter le 10 novembre, pour la quatrième fois en quatre ans.

Quel est le calcul de Pedro Sanchez ?

Il s’agit de sortir renforcé d’un nouveau scrutin. Ses adversaires accusent d’ailleurs le socialiste d’avoir cette idée en tête depuis des mois.

Vainqueur des dernières élections le 28 avril, il était loin de la majorité absolue avec 123 députés sur 350 et a échoué à sceller un accord avec la gauche radicale de Podemos ou les libéraux de Ciudadanos qui ont offert à la dernière minute un soutien sous conditions.

Sanchez « croit qu’il va obtenir un plus grand nombre de sièges qui lui donnera une majorité plus confortable » pour être en position de force dans une future négociation, estime Paloma Roman, professeure de sciences politiques à l’Université Complutense de Madrid.

« Les sondages disent qu’il va gagner des sièges et que Podemos va en perdre », abonde Cristina Monge, politologue à l’Université de Saragosse.

Mais son « pari est très risqué », met-elle en garde. « La grande inconnue de ce nouveau scrutin est la participation, les gens en ont marre » alors qu’en avril, les socialistes avaient réussi à mobiliser en jouant sur la peur de l’extrême droite de Vox, ajoute-t-elle.

Et dans le cas où le Parti Socialiste et Podemos auraient à eux deux la majorité absolue, Sanchez pourrait certes se passer de l’appui encombrant des indépendantistes catalans mais la gauche radicale « aurait plus de force dans la négociation », avertit Cristina Monge.

« Sauf si Ciudadanos change de position », ajoute-t-elle.

Les calculs erronés de Ciudadanos et de Podemos

Alors que ce parti et les socialistes atteignaient ensemble la majorité absolue, Ciudadanos « s’est trompé de stratégie » et a refusé toute alliance avec Sanchez, souligne Cristina Monge. Il a eu « pour obsession de dépasser le Parti Populaire (PP) » afin de devenir le premier parti de droite, ce qui a provoqué une grave crise et des défections en son sein.

Pour sa part, Podemos a « sous-estimé la position du Parti socialiste et pensait qu’il finirait par céder » et donner à la gauche radicale les portefeuilles qu’elle demandait au sein d’un gouvernement de coalition, selon Cristina Monge.

Si certaines enquêtes donnent ces deux formations en baisse lors du prochain scrutin, le PP a toutes les chances de remonter après avoir réalisé en avril l’un des pires scores de son histoire. Et Cristina Monge n’exclut d’ailleurs pas qu’il soit en mesure d’articuler une majorité avec Ciudadanos et Vox.

Manque de culture de coalition

L’Espagne est plongée dans l’instabilité politique depuis que le bipartisme a volé en éclats en 2015 avec l’entrée en force au Parlement de Podemos et de Ciudadanos. Et le Parlement est encore plus fragmenté depuis l’émergence de Vox au dernier scrutin.

Résultat, plus aucun parti n’est en mesure d’atteindre la majorité à lui seul. Et pourtant, l’Espagne n’a malgré cela jamais eu de gouvernement de coalition ces dernières années.

« Nous nous sommes italianisés mais sans les Italiens » et leur capacité de négociation dans un contexte d’instabilité chronique, souriait récemment Jose Ignacio Torreblanca du cercle de réflexion European Council on Foreign Relations.

En Italie, le Mouvement 5 Etoiles, antisytème, a formé un gouvernement l’an dernier avec la Ligue (extrême droite) avant d’en former un nouveau début septembre avec le Parti Démocrate (gauche).

« Dans l’avenir, la coalition va devenir une réalité et (les politiciens) ne l’ont pas encore compris. Nous avons besoin d’un changement de mentalité de ces leaders qui sont tous très jeunes mais ancrés dans les modèles du passé », regrette Paloma Roman.

Par Mathieu Gorse