Mario Draghi à la BCE: les moments-clés d’un mandat agité

Francfort – Mario Draghi passera le témoin fin octobre à Christine Lagarde à la présidence de la Banque centrale européenne: retour sur les temps forts des huit ans de mandat du banquier central italien, connu pour ses méthodes musclées et contestées.

– Sauver l’euro –

Dès son installation fin 2011, Mario Draghi doit composer avec une zone euro en train de retomber en récession. Des pays aux finances exsangues, dont l’Italie et la Grèce, ont toutes les peines à se financer sur les marchés. La zone euro va-t-elle sombrer? M. Draghi est partisan de la manière forte: il déclare en juillet 2012 que « dans le cadre de son mandat, la BCE est prête à faire tout ce qui est nécessaire pour préserver l’euro ». Et d’ajouter: « croyez-moi, ce sera suffisant ».

Des prêts illimités aux Etats les demandant, sous des conditions strictes, sont offerts. Jamais utilisé, cet instrument baptisé « OMT », rien qu’en étant brandi, a réussi à ramener le calme. Mais il a aussi suscité l’ire d’eurosceptiques allemands, qui ont traîné la BCE en justice, sans succès.

– Des milliards contre la déflation –

La BCE a ensuite été confrontée en 2014 à un risque de déflation. M. Draghi change encore de braquet: ce sera l’acte de naissance des rachats massifs de dette d’Etat et privée, le fameux « QE » -pour « quantitative easing » – lancé début 2015 afin que l’économie et in fine l’inflation se redressent.

A la mise en sommeil du programme en décembre dernier, la BCE avait par ce biais créé 2.600 milliards d’euros de monnaie avec des effets visibles sur l’emploi et la conjoncture. Malgré tout, l’inflation reste trop faible par rapport à son objectif.

– Crise grecque –

La BCE a sous l’ère Draghi contribué à éviter un effondrement financier total de la Grèce et peut-être une sortie de la zone euro. L’institution a maintenu les banques du pays sous perfusion et accordé des liquidités d’urgence.

Elle a aussi joué un rôle-clé dans les difficiles négociations sur le plan de sauvetage de la Grèce via l’octroi de prêts au pays.

– Du casque prussien à ‘Draghila’ –

Il paraît loin, le temps où l’Allemagne voyait en Mario Draghi un banquier central « presque prussien ». A son arrivée à Francfort, le quotidien populaire Bild le représentait coiffé d’un casque à pointe car partisan supposé de l’orthodoxie monétaire germanique. Depuis, Mario Draghi est devenu la « Tête de turc » d’une partie de l’opinion allemande, qui juge sa politique de « l’argent facile » trop « laxiste » 0 l’égard des pays du Sud de l’Europe considérés comme « dispendieux ».

L’ancien ministre des Finances Wolfgang Schaüble a même accusé la BCE de favoriser l’extrême droite allemande anti-euro.

En cause aussi: les taux très bas de la BCE pour soutenir l’économie, qui ruineraient banques et épargnants. Résultat: le même quotidien Bild dépeint aujourd’hui Mario Draghi dans un photomontage sous les traits de « Draghila », le vampire qui « siphonne nos comptes jusqu’à la dernière goutte », après une nouvelle baisse des taux décidée en septembre.

Même d’anciens banquiers centraux, d’Allemagne mais aussi de France, d’Autriche et des Pays-Bas, ont récemment signé un « Memorandum » se lisant comme une charge en règle contre la BCE.

– Zizanie –

En interne aussi, M. Draghi polarise. Le degré de division au sein de son instance de décision, le Conseil des gouverneurs, a atteint un sommet après que l’Italien a sorti le grand jeu face aux risques menaçant l’économie.

Le gouverneur de la Banque centrale néerlandaise, Klaas Knot, a jugé « disproportionné » le dispositif adopté et le président de la Bundesbank allemande, Jens Weidmann, a estimé que la BCE avait « dépassé les bornes » en décidant de relancer les rachats de dette sur le marché.

Une dirigeante allemande de la banque centrale a même claqué la porte. La tâche de Mme Lagarde va être en priorité de ramener le calme autour de la table des gardiens de l’euro.

par Jean-Philippe Lacour