L’invisible frontière entre les deux Irlande

Londres – La frontière entre les deux Irlande est aujourd’hui invisible mais son avenir, toujours en suspens, constitue l’un des points épineux des négociations sur la sortie britannique du giron européen, fin mars 2019.

Le Royaume-Uni et l’Union européenne disent vouloir éviter le rétablissement, après le Brexit, d’une frontière “dure” entre la province britannique d’Irlande du Nord et la République d’Irlande, membre de l’UE.

Outre un effet dévastateur sur l’économie, le retour à une frontière physique pourrait aussi raviver les tensions intercommunautaires et fragiliser l’accord de paix de 1998 qui a mis fin à trois décennies d’affrontements sanglants.

–  Une frontière presque centenaire –

La frontière partageant l’île a été tracée peu avant la signature, le 6 décembre 1921, du Traité anglo-irlandais qui a mis fin à deux ans de guerre d’indépendance.

En application du Governement of Ireland Act de 1920 organisant cette partition, un Etat libre d’Irlande (l’actuelle République d’Irlande) est créé au Sud, comprenant 26 comtés à majorité catholique.

Les six comtés restants, à dominante protestante, situés dans la province d’Ulster au nord-est de l’île, décident de rester rattachés à la couronne britannique, formant l’Irlande du Nord.

Long de 500 kilomètres, le tracé frontalier s’étire de Carlingford Lough sur la côte est à Lough Foyle au nord.

Après la partition, la libre circulation des personnes fut autorisée. Les contrôles douaniers sur les biens ont été supprimés avec l’entrée en vigueur du marché unique européen en 1993.

Parmi les principales villes frontalières, Dundalk, du côté de la République d’Irlande, et Newry, en Irlande du Nord, forment une agglomération transfrontalière, indique le site de la Mission opérationnelle transfrontalière (MOT).

La frontière invisible traverse parfois des terres agricoles et même des villages, tels que Pettigo-Tullyhummond dont les maisons sont implantées des deux côtés.

– Marqueur du conflit –

Des tours de guet de l’armée britannique et des points de contrôle ont fait leur apparition à partir des années 1970 et l’éclatement du conflit entre les Républicains catholiques, partisans du départ des Britanniques d’Ulster et de la réunification de l’Irlande, et les unionistes protestants, défenseurs du maintien du Nord sous l’autorité de la Couronne.

Les troupes britanniques postées sur la ligne de démarcation ont été maintes fois la cible d’attentats à la bombe et de tirs.

Les infrastructures militaires ont été démantelées à la suite de la signature en 1998 de l’accord de paix dit du Vendredi Saint, mettant fin à un conflit ayant fait plus de 3.500 morts. Les derniers miradors équipés de caméras de surveillance ont été démontés en 2005.

Aujourd’hui, la frontière est quasiment invisible et souvent son franchissement ne se perçoit qu’à travers la signalisation routière.

– Des liens renforcés –

Chaque année, quelque 110 millions de personnes passent la frontière.

Le Centre d’études transfrontalières estime qu’entre 23.000 et 30.000 personnes sont des travailleurs transfrontaliers.

Les particuliers comme les entreprises ont accès à un marché du travail soumis aux juridictions des deux territoires.

En 2016, le commerce de l’Irlande du Nord avec l’Irlande a atteint 3,4 milliards de livres sterling (environ 3,9 milliards d’euros) et concerne 5.000 entreprises.

Le secteur de l’agroalimentaire est particulièrement dépendant des échanges transfrontaliers. Chaque année, plus de 400.000 agneaux et 750 millions de litres de lait sont ainsi exportés vers l’Irlande pour y être transformés. Faisant le chemin inverse, quelque 400.000 porcs venant d’Irlande arrivent annuellement dans la province britannique.

Si les Britanniques sortent de l’UE sans un accord adéquat, l’Irlande du Nord se verrait appliquer les règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), synonymes de barrières douanières et tarifaires.

Plusieurs mécanismes de coopération institutionnelle entre les deux Irlande ont été mis en place, notamment dans les secteurs de l’éducation, du transport, de l’agriculture, de la santé, renforçant encore les liens. Nombre d’habitants des zones frontalières se rendent ainsi d’une région à l’autre pour faire leurs achats, aller chez le médecin ou à l’hôpital ou encore à l’école.

Sources : Parlement britannique, Mission opérationnelle transfrontalière (MOT).