L’ambition climatique de l’UE à l’épreuve du nucléaire

Bruxelles – L’UE a pour ambition de devenir le premier continent climatiquement neutre d’ici 2050. Mais deux camps s’opposent sur la façon d’y parvenir: les partisans du nucléaire, la France en tête, et ses opposants, conduits par l’Allemagne.

En réponse à l’inquiétude des citoyens européens, mobilisés en masse ces derniers mois pour le climat, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a présenté un « Pacte vert », dès sa prise de fonction.

Mais si elle a reçu, lors du sommet européen de Bruxelles la semaine dernière, le soutien des dirigeants, les premières failles sont vite apparues.

Avec la Pologne, tout d’abord, dépendante à 80% du charbon pour son approvisionnement énergétique et très réticente à opérer un tel virage en trente ans.

Mais aussi et surtout, sur le rôle de l’atome, qui générait un quart de l’électricité dans l’UE en 2017 et auquel 14 Etats membres ont actuellement recours.

Si la France a basé tout son modèle énergétique sur cette technologie dont elle tire plus de 70% de son électricité, l’Allemagne a décidé de lui tourner le dos après la catastrophe de Fukushima en 2011. Depuis, elle a investi massivement dans les renouvelables – éolien et solaire – qui constituent désormais 40% de sa production d’électricité.

Chacun de ces deux poids lourds a ses alliés: derrière Paris, des pays de l’Est, comme la Hongrie et la République tchèque. Aux côtés de Berlin, l’Autriche (qui n’a jamais eu une seule centrale nucléaire sur son sol) et le Luxembourg.

Le fossé n’est pas prêt de se combler, d’autant plus que d’énormes enjeux y sont liés: chaque camp défend les entreprises et les emplois de son modèle énergétique.

De la reconnaissance de l’atome comme une technologie acceptable pour la transition verte dépendent des financements non négligeables pour aider à son développement.

Or, il paraît difficile de faire accepter à l’Allemagne, qui contribuera à un quart du budget de l’UE après le départ des Britanniques, l’octroi de fonds européens pour le nucléaire que la plupart de ses contribuables abhorrent.

L’atome trop cher ?

Pour faire accepter à la Hongrie et la République tchèque l’objectif de neutralité, le Conseil européen de jeudi a reconnu que le nucléaire pouvait faire partie du bouquet énergétique.

Pour Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du Centre Energie et Climat de l’Ifri, qui défend le recours au nucléaire dans « la guerre contre le carbone », le débat au Conseil européen a montré qu’un grand nombre d’Etats refusent de se laisser imposer un choix technologique.

Le président Emmanuel Macron a rappelé que le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ndlr) avait reconnu que le nucléaire – dont la France assure à elle seule un peu moins de la moitié de la production en Europe – faisait partie de la transition.

« Les défenseurs du nucléaire diront que le nucléaire n’émet pas de CO2, ce qui n’est pas tout à fait vrai: pour mettre une centrale sur pied et pour son démantèlement, on en émet. Mais par rapport au gaz, le bilan carbone est meilleur », estime Fabienne Collard, chercheuse au Centre de recherche et d’information politiques (Crisp), basé à Bruxelles.

Un récent rapport, Mycle Schneider, établi par huit experts de six pays avec la fondation Heinrich Böll (proche des Verts allemands), juge quant à lui que « dans de nombreux pays nucléaires, les nouvelles énergies renouvelables peuvent désormais concurrencer l’atome », trop cher. D’autant plus que la question de la gestion pérenne des déchets n’est toujours pas réglée.

Autre illustration de la bagarre, un texte législatif européen sur la définition des investissements verts. Un compromis, approuvé mercredi par les pays de l’UE, a certes été trouvé, mais en repoussant de deux ans la décision de mettre le nucléaire dans telle ou telle case, ce qui lui permettrait de bénéficier ou pas d’aides financières.

La Commission européenne n’a pas pris parti pour l’instant. En marge de la COP25, le vice-président exécutif au Climat, Frans Timmermans, a cependant estimé: « d’aucune façon on ne peut qualifier le nucléaire d’énergie durable. En même temps c’est une énergie qui est créée sans émission de CO2, donc elle jouera un rôle dans la transition ».

Par Céline Le Prioux et Marine Laouchez