Kosovo et Serbie: le tabou des frontières remis en cause

Belgrade – Les présidents serbe et kosovar Aleksandar Vucic et Hashim Thaçi affichent leur volonté de relancer le dialogue de normalisation engagé en 2011 sous l’égide de l’UE et au point mort depuis des mois.

Ces dernières semaines, ils ont suggéré que des ajustements territoriaux pouvaient être envisagés pour résoudre le litige entre Belgrade et Pristina, mais sans donner de détails précis.

Pour ses détracteurs, cette solution, loin de régler leur conflit, serait une promesse de déstabilisation pour tous les Balkans.

Où en sont la Serbie et le Kosovo?

La Serbie rejette l’indépendance kosovare proclamée en 2008. De facto, elle a perdu tout contrôle sur son ancienne province albanaise depuis les bombardements de l’Otan suivis du retrait des troupes serbes au terme d’une guerre contre les indépendantistes kosovars (1998-99, plus de 13.000 morts)

Soutenue par la Russie, Belgrade s’oppose à l’admission à l’Onu du Kosovo reconnu par plus de 110 pays, dont la majorité des membres de l’Union européenne.

Aucun responsable serbe n’évoque une reconnaissance. Au-delà des discours, les sondages suggèrent qu’une part croissante des Serbes se résigne à considérer perdu le Kosovo.

Belgrade et Pristina ont entamé en 2011 un dialogue sous égide de l’UE, au point mort depuis des mois.

Ex-faucon ultranationaliste devenu pro-UE, Vucic sait qu’une adhésion passe par une normalisation avec Pristina. Bruxelles n’exige toutefois pas une reconnaissance, rejetée par plusieurs membres dont l’Espagne.

De quoi parle-t-on?

De rien de précis… Vucic s’est rendu début septembre dans le nord du Kosovo, où les Serbes sont majoritaires et offrent leur allégeance à Belgrade. Il y a appelé ses compatriotes à chercher un compromis avec les autorités albanaises de Pristina.

Quant à Thaçi, son « non à une partition selon des lignes ethniques, oui à un ajustement frontalier avec reconnaissance mutuelle », n’éclaire guère.

La presse évoque un échange: le nord du Kosovo contre la vallée de Presevo. Dans cette région pauvre du sud de la Serbie où les Albanais sont majoritaires, un embryon de guérilla a brièvement pris les armes en 2001 pour un rattachement au Kosovo adjacent.

Les quelque 120.000 Serbes du Kosovo sont dispersés dans le secteur de Mitrovica-nord, frontalier de la Serbie (où des Albanais vivent aussi), ainsi que dans une dizaine de petites enclaves. Dans la vallée de Presevo, les Albanais seraient entre 50 et 60.000 (ils refusent le recensement). Quelque 20.000 Serbes y résident aussi.

Quels sont les risques?

En désaccord avec Thaçi, le Premier ministre kosovar Ramush Haradinaj dramatise l’enjeu: tout échange de territoires signifierait « la guerre ».

« Les illusions selon lesquelles des entités ethniquement ‘pures’ et des Etats-nations seraient une solution ne sont pas nouvelles, leurs architectes ont déjà été condamnés » par la justice internationale, prévient Lejla Ramic Mesihovic du centre de réflexion basé à Sarajevo, Foreign Policy Initiative BH. Les guerres interethniques des années 1990 ont fait plus de 130.000 morts et des millions de déplacés dans l’ex-Yougoslavie.

« Boîte de Pandore ». L’expression fait florès. Car comment refuser aux Albanais de Macédoine (20 à 25% de la population) ce qu’auraient obtenu ceux de Presevo? Et comment s’opposer aux velléités indépendantistes des Serbes de Bosnie? Cet été, une affiche d’anciens combattants de Nevesinje, commune de leur entité, rendait inutile toute analyse supplémentaire: une photo de Ratko Mladic, condamné pour ses crimes durant la guerre de Bosnie (1992-95) mais héros de nombreux Serbes, accompagnée d’une citation, « C’est avec du sang qu’on dessine et qu’on refait les frontières ».

Quels obstacles juridiques?

Conformément au principe de droit public international du « uti possidetis juris », « les frontières internationales actuelles sont celles correspondant aux délimitations administratives précédentes », en l’occurrence celles de la province autonome du Kosovo durant l’ère yougoslave, explique Elise Bernard, spécialiste des Balkans et directrice des Etudes du centre de réflexion pro-UE, EuropaNova. Y déroger suppose une convention entre Belgrade et Pristina. « Cela voudrait dire une reconnaissance +de jure+ du Kosovo par la Serbie… », relève la juriste.

Quels obstacles politiques?

Thaçi apparaît isolé: l’opposition mais aussi des responsables de la coalition au pouvoir ont exprimé leur opposition.

En Serbie, l’influent clergé orthodoxe serbe est hostile à tout accord qui équivaudrait à une acceptation de la perte de la « Jérusalem des Serbes ». Pour son chef, le patriarche Irinej, « ce qui est pris par la force peut être repris alors que ce qui est donné est perdu à jamais ».

Quelle position occidentale ?

Floue. Washington n’exclut plus « des ajustements territoriaux ». Britanniques et Allemands ont répété leur hostilité. L’UE est ambiguë, le commissaire à l’Elargissement, Johannes Hahn étant « encouragé par les discussions constructives » Thaçi-Vucic.