Italie: le succès des antisystème révèle une fracture nord-sud

Rome – Le succès des partis antisystème aux législatives dimanche en Italie met aussi à jour la profonde fracture entre le nord, où s’est exprimée l’inquiétude face à la pression migratoire, et un sud en retard économique, qui se sent délaissé par les partis traditionnels.

Les observateurs s’interrogeaient lundi sur les raisons qui ont poussé les Italiens à voter aussi largement pour le Mouvement 5 Etoiles (M5S), antisystème, et la Ligue, europhobe et anti-immigration, alors que les indicateurs économiques du pays sont au vert, avec une croissance en hausse et un chômage en recul.

« Dans le sud, le vote 5 Etoiles exprime la protestation d’une partie du pays qui se sent négligée alors que la reprise ne concerne que le nord du pays », explique le politologue Roberto D’Alimonte.

De même, le ressentiment à l’égard de la « caste » politique au pouvoir, soupçonnée de tous les maux, à commencer par celui de la corruption, n’a jamais cessé de croître. Le phénomène est loin d’être unique en Europe, mais il est particulièrement aigu en Italie, où la politique est souvent jugée impuissante à résoudre les problèmes.

Les 5 Etoiles « n’ont jamais gouverné, si nous avions voté pour les anciens, rien n’aurait changé à coup sûr, au moins maintenant il y a une possibilité de changement, du moins c’est ce que je crois », a ainsi assuré Andrea Leo, interrogé lundi par l’AFP sur le pourquoi de son vote.

Un mécontentement qui s’était déjà manifesté lors du référendum constitutionnel fin 2016, quand le sud avait massivement rejeté la réforme, mais plus encore le gouvernement de centre gauche dirigé à l’époque par Matteo Renzi.

Pour le politologue Giovanni Orsina, « le signal des législatives est clair », alors que l’Italie cherchait à rompre avec la vieille classe politique au pouvoir. « Il est évident que les deux points faibles de cette phase de transition étaient le Parti démocrate (centre gauche, au pouvoir) et Forza Italia, le parti de centre droit de Silvio Berlusconi, qui se sont succédé aux responsabilités pendant des décennies ».

Et même si la coalition de centre droit, dont fait partie Forza Italia, est arrivée en tête du scrutin avec quelque 37% des voix, elle est désormais devancée par la Ligue de Matteo Salvini, proche du Front national français.

Deux inquiétudes

Le chef de la Ligue a sa propre grille d’explications après son succès: « Je reste fièrement un populiste, les +radicaux chics+ (la gauche caviar), l’Italie n’en veut plus ».

Avec 17% des suffrages, son parti, passé du régionalisme lombard au souverainiste eurosceptique, réalise une forte percée dans le nord de la péninsule, des régions économiquement riches où son discours sécuritaire, xénophobe et anti-européen trouve un écho favorable.

« La chose la plus importante que dit M. Salvini c’est +Les Italiens d’abord+. Je ne suis pas raciste, mais je dis que ceux qui viennent en Italie doivent venir pour travailler et non pour commettre des délits ou des violences, comme les viols », a ainsi expliqué à l’AFP Evaristo Bellù, militant de la Ligue de 56 ans.

L’Italie a accueilli quelque 700.000 migrants depuis 2013, avec aussi la désagréable sensation d’être livrée à elle-même.

Pour Sébastien Maillard, directeur de l’Institut Jacques Delors, les Italiens sont « très déçus car ils attendent beaucoup plus de l’Europe, en particulier une politique migratoire forte, si l’on regarde les enquêtes d’opinion. Il y a un grand sentiment d’abandon, le sentiment que l’Europe les a laissés à leur triste sort sur la question migratoire ».

Pour de nombreux observateurs, le résultat des législatives est une photographie d’un pays traversé par deux inquiétudes: économique d’une part, qui explique le score du Mouvement 5 Etoiles, et identitaire de l’autre, qui se traduit par le vote en faveur de la Ligue. 

En phase avec ces inquiétudes, le M5S propose notamment d’instaurer un revenu universel, un thème sensible chez les jeunes particulièrement touchés par le chômage. La Ligue préconise de son côté d’aider les entreprises italiennes, mais aussi d’expulser des centaines de milliers de clandestins.

« Il y a des différences politiques entre le M5S, la Ligue et d’autres mouvements populistes de droite, mais ce qui est le plus important c’est le signal très fort adressé à la classe politique européenne de la part de gens qui veulent que les choses changent vite », a analysé lundi Steve Bannon, l’ancien conseiller proche de l’extrême droite du président américain Donald Trump, venu en Italie suivre la campagne.

Par Franck Iovène