Grande-Bretagne: le renseignement face au « marchandage » du Brexit

Londres – Alors que les relations avec les pays du continent vont être redéfinies par le Brexit, les récents attentats au Royaume Uni  reposent la question de la coopération européenne en matière de renseignement, jugée « trop précieuse » par certains au Royaume-Uni pour faire l’objet d’un « marchandage » avec Bruxelles.

Une première attaque à la voiture bélier et à l’arme blanche a eu lieu près du Parlement à Westminster le 22 mars 2017, une semaine jour pour jour avant le déclenchement du Brexit. Elle a été suivie le 22 mai d’un attentat-suicide dans une salle de concerts à Manchester, qui a fait 22 morts et une centaine de blessés, puis le 3 juin d’un attentat à Londres, faisant huit morts et une cinquantaine de blessés. Une camionnette a foncé sur la foule sur le London Bridge, avant que ses trois occupants armés de couteaux poignardent des passants. Les trois attentats ont été revendiqués par le groupe jihadiste Etat islamique (EI), objet de l’attention de toutes les polices d’Europe. 

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En janvier, la Première ministre Theresa May avait affirmé que les services de renseignement britanniques pourraient faire défaut à l’Union européenne (UE) si aucun accord n’était trouvé entre Londres et Bruxelles au terme des négociations du Brexit, semblant faire des questions de sécurité un argument du « marchandage » à venir.

« Nos capacités de renseignement –uniques en Europe– ont déjà sauvé d’innombrables vies. Après le Brexit, le Royaume-Uni entend être un bon ami et voisin, à tous les niveaux, et cela implique de défendre la sécurité de tous nos citoyens », avait-elle déclaré. Avant de souligner qu’un accord « punitif » contre Londres constituerait « un acte calamiteux » de la part de l’UE, qui se « nuirait à elle-même ».

Un ministre britannique, cité par le Times, avait toutefois assuré dans la foulée que Londres excluait d’agiter cette menace lors des négociations.

« Il est assez difficile de voir comment (l’expertise britannique en matière de renseignement) pourrait être utilisée comme levier de négociation », dit à l’AFP James de Waal, ancien diplomate et spécialiste en sécurité internationale à l’institut londonien Chatham House. Car « une part importante de la coopération en matière de sécurité ne se fait pas à travers l’UE mais à un niveau bilatéral », explique-t-il.

Selon David Galbreath, professeur de sécurité internationale à l’université de Bath, « le Brexit ne menace pas la coopération judiciaire et la coopération en matière de renseignement. »

D’autant que l’UE, dont plusieurs Etats membres ont été frappés ces derniers mois par des attaques jihadistes, aurait tort de se priver du Royaume-Uni, « intermédiaire entre les Américains et les Européens » en matière de renseignement, souligne-t-il.

« Période cruciale »

« Le sujet (de la coopération judiciaire) est d’une telle importance qu’il y a fort à parier qu’il sera séparé strictement du reste des négociations. Cette question est trop précieuse pour être utilisée à des fins de marchandage », a aussi estimé cette semaine le député conservateur Bob Neill, président de la Commission des affaires judiciaires de la chambre des Communes.

Interrogé début mars par la commission des affaires intérieures de la chambre des Communes, le patron d’Europol, Rob Wainwright, a, lui, redit l' »importance » du Royaume-Uni pour la sécurité en Europe. « Il existe, au sein des polices européennes, une volonté de ne pas perdre l’expertise britannique dans une période si cruciale », a-t-il affirmé.

Soucieux de continuer à échanger des renseignements avec ses confrères européens, Scotland Yard a dit « vouloir continuer à entretenir une bonne relation avec l’UE », par la voix de son patron Bernard Hogan-Howe, parti à la retraite en février.

Les niveaux d’alerte terroriste dans les pays européens

Quelques semaines avant le référendum ayant décidé du Brexit, Eliza Manningham-Buller, ex-chef du MI5 (2002-2007), le service britannique de renseignement intérieur, mettait elle aussi en garde contre les dangers entourant une sortie de l’UE. « Si l’Europe est affaiblie par notre départ, cela affaiblira notre sécurité », affirmait-elle.

Interrogé par l’AFP, le ministère britannique de l’Intérieur certifie que Londres « étudiera avec l’UE et les Etats membres comment continuer à coopérer le plus efficacement possible sur les questions de sécurité ». « Nous ferons le nécessaire pour protéger les Britanniques », ajoute-t-il.

Par Rémi Banet