Emissions de CO2 en 2030: entre diplomatie et économie, l’équation compliquée de l’UE

Bruxelles – L’UE doit se fixer d’ici janvier un objectif de réduction de ses gaz à effet de serre pour 2030 et devra surmonter de redoutables défis pour l’appliquer.

– Calendrier serré –

Selon l’accord de Paris de 2015 sur le climat, l’UE et ses Etats membres doivent actualiser leurs contributions respectives d’ici la fin de l’année, dans le cadre d’une ambitieuse loi climat ouvrant la voie à de multiples réglementations.

La Commission européenne avait proposé mi-septembre de viser une réduction de 55% des émissions de gaz à effet de serre de l’UE en 2030 par rapport au niveau de 1990, contre un objectif actuellement fixé à -40%, afin d’atteindre la « neutralité carbone » en 2050. Le Parlement européen a réclamé une baisse d’au moins 60%.

Les Etats membres doivent maintenant se prononcer, avant d’engager des négociations avec les eurodéputés pour finaliser un texte contraignant. Les chefs d’Etat et de gouvernement aborderont le sujet lors de leur réunion mais ne devraient pas trancher avant leur prochaine rencontre des 10-11 décembre, selon les conclusions provisoires du sommet consultées par l’AFP.

« Si tout est gelé jusqu’en décembre, c’est la certitude de l’échec, le leadership européen sur le climat sera fragilisé », alors même que la Chine vient d’annoncer viser la neutralité carbone pour 2060, avertit l’eurodéputé Pascal Canfin, président de la commission Environnement.

– Bataille de chiffres –

L’Allemagne, qui assure la présidence tournante de l’UE, vise l’unanimité des Etats membres.

Le 14 octobre, onze Etats (France, Danemark, Estonie, Finlande, Irlande, Lettonie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal, Espagne et Suède) ont exprimé dans une lettre commune obtenue par l’AFP leur soutien à une baisse d' »au moins 55% » d’ici 2030.

Mais les réticences de plusieurs pays de l’Est –dont la Pologne, très dépendante du charbon et qui refuse de promettre sa neutralité carbone pour 2050– compliquent la donne. Varsovie a déjà jugé « alarmante » la proposition de la Commission de -55%.

Ces Etats pourraient réclamer des financements supplémentaires, notamment via le « Fonds de transition juste ». Les conclusions provisoires du sommet proposent d’ailleurs que « tous les Etats participent à l’effort, en tenant compte des circonstances nationales et dans un esprit d’équité et de solidarité ».

D’après une source parlementaire, le vote des eurodéputés vise « surtout à envoyer un message » pour que l’adoption attendue d’une réduction de -55% inclut une définition plus restrictive.

Le Parlement refuse de s’appuyer sur les réductions d’émissions prenant en compte les « puits de carbone » naturels comme les forêts et prairies pour gonfler artificiellement le bilan européen.

De l’avis des ONG, une réduction de 55% ou même 60% reste cependant en deçà de ce qui serait nécessaire pour concrétiser les objectifs de l’accord de Paris.

– Coût économique –

L’objectif 2030 et la loi climat –dont des dispositions votées par le Parlement prévoient de vérifier systématiquement la « compatibilité climatique » des nouvelles infrastructures– auront un impact économique durable.

La Commission propose d’élargir le système d’échanges de quotas d’émissions (ETS) au transport routier et maritime, ainsi qu’au bâtiment, tout en durcissant considérablement les normes d’émissions des voitures.

De quoi alarmer les industries automobiles et aéronautiques, déjà laminées par la crise du coronavirus, et des Etats confrontés à une conjoncture difficile.

« Dans certains secteurs, le fardeau sera lourd. Mais ils doivent de toute manière investir et se restructurer », par exemple dans des voitures électriques ou des avions plus économes en kérosène, soutenait mi-septembre le vice-président de la Commission Frans Timmermans.

Mais il rappelait aussi la nécessité d’un « accompagnement social » pour rendre les mesures acceptables, évoquant le spectre de mouvements de protestation semblables aux « gilets jaunes ».

« Si on ne fait rien, ceux qui paieront le prix plus élevé (du changement climatique) ce sont les plus pauvres, les plus vulnérables (…) les riches trouveront toujours une manière d’échapper aux conséquences », insistait-il

« Il n’y a pas de miracle, vous ne pouvez atteindre la neutralité carbone en faisant voler toujours plus d’avions », abonde Laurence Tubiana, présidente de la Fondation européenne pour le climat et architecte de l’accord de Paris, interrogée par l’AFP. « Il faut dès le départ des politiques sociales », insiste-t-elle.

Par Julien Giraud