Elections britanniques: les réseaux sociaux, un terrain disputé mais peu régulé

Londres – Dans une ambiance de start-up, une petite soixantaine de militants travaillistes s’affairent dans le nord de Londres. Loin du traditionnel porte-à-porte, ils mènent campagne pour les législatives sur les réseaux sociaux, un terrain disputé mais peu régulé au Royaume-Uni.

« Nous mobilisons et nous persuadons », explique Laura Parker, coordinatrice de Momentum, mouvement qui soutient le chef du parti travailliste, Jeremy Corbyn.

Forts de leur expérience des dernières législatives de 2017, où les travaillistes avaient fait mieux que ce que laissaient entrevoir les sondages, Momentum et le Labour revendiquent une nette avance sur le plan technologique par rapport aux conservateurs.

« Ils ne nous rattraperont pas », estime Laura Parker.

La coordinatrice revendique une campagne « éthique » pour les législatives du 12 décembre. « On y va franchement contre nos adversaires quand ils mentent », « on pousse parfois les limites », mais sans verser dans la « politique sale », assure-t-elle.

Car les coups bas ne manquent pas sur le champ de bataille que constituent les réseaux sociaux.

Le parti du Premier ministre a été accusé de tromperie lorsque le compte Twitter du service de presse des Tories s’est rebaptisé, le temps d’un débat entre Boris Johnson et Jeremy Corbyn, « FactcheckUK », pour se faire passer pour un vérificateur d’informations.

Le réseau social s’est fendu d’un vif rappel à l’ordre, annonçant qu’il prendrait des mesures en cas de nouvelle tentative visant à « tromper » les électeurs.

Ingérence étrangère?

First Draft, association britannique luttant contre la désinformation, a épinglé le parti conservateur. Selon son décompte, près de 90% de 6.000 publicités Facebook diffusées par la formation au cours de la première semaine de décembre contenaient, ou renvoyaient vers, des affirmations trompeuses, notamment sur le système de santé britannique, un des thèmes majeurs de la campagne.

La législation britannique, qui date de 2000, a du mal à suivre. Elle n’a pas évolué depuis le retentissant scandale Cambridge Analytica, entreprise britannique qui a récupéré les données de 87 millions d’utilisateurs de Facebook pour mener des campagnes de manipulation massives, dans l’espoir d’influencer les électeurs britanniques et américains.

Les plateformes ont certes modifié leurs politiques, « Facebook et Twitter en particulier », note le député sortant conservateur Damian Collins, qui a présidé une commission qui en février 2019 a publié un rapport très sévère contre les géants du numérique.

Néanmoins, ils « ne vont pas assez loin » et surtout, selon lui, il ne faut pas leur laisser cette responsabilité.

Le député, qui fait campagne pour sa réélection dans le sud-est de l’Angleterre, plaide pour une « tolérance zéro envers ceux qui cherchent à influencer le résultat d’une élection en répandant des mensonges ».

Selon lui, il est encore trop facile de contourner sur internet deux garde-fous fondamentaux de la loi électorale: la « transparence pour savoir qui dit quoi et la transparence sur les dons ».

Quant au risque d’ingérence étrangère, il « existe toujours », selon lui, faute de traçabilité suffisante des dons en ligne pour financer des campagnes sur les réseaux sociaux.

« Pizza et pub du coin »

Dans ce scrutin décisif pour le Brexit, dont l’issue va tracer le chemin du Royaume-Uni pour les dizaines d’années qui viennent, « les enjeux sont incroyablement élevés, mais les règles inexistantes », estime Carl Miller, directeur du Centre d’analyse des réseaux sociaux au sein du groupe de réflexion Demos.

« On n’a jamais observé un tel fossé entre entre le rôle et l’influence du monde numérique » sur l’issue du vote et le peu de règles en place, souligne-t-il.

L’un des problèmes majeurs vient du micro-ciblage. Grâce aux données personnelles que les utilisateurs livrent aux réseaux sociaux, ils peuvent être visés selon leur âge leur sexe, selon « qu’ils aiment la pizza, le pub du coin ou encore une émission télévision donnée », explique Tristan Hotham, doctorant à l’université de Bath, qui étudie cette question depuis le début de la campagne.

Il a ainsi pu en observer les effets néfastes: les messages publicitaires sont généralement « très négatifs » et « simplifiés à l’excès », souligne le chercheur.

Les possibilités sont telles que les partis peuvent « envoyer des dizaines de milliers de messages différents » dans le pays sans qu’ils puissent être vus pas d’autres électeurs, ou même par des journalistes ou des chercheurs, avertit Carl Miller, qui voit là un « vrai problème ».

Il met en garde contre un effet dévastateur sur la confiance. Il craint « qu’en fin de compte, comme le vote sur le Brexit, les gens aient le sentiment que cette élection était injuste, disputée en dehors des règles et valeurs partagées et en fin de compte, se serait la démocratie qui en serait affaiblie ».

Par Arman Soldin et Sylvain Peuchmard