Déréglementation sauvage ou tour de vis: quel avenir pour la City?

Londres – Entre des élections anticipées qui pourraient rebattre les cartes politiques au Royaume-Uni, le Brexit et un futur traité de libre-échange avec l’Europe, l’avenir de la City, coeur du puissant secteur financier britannique, va se redessiner dans les mois à venir.

Le spectre d’un « Singapour sur la Tamise », ou un secteur financier britannique ultra-déréglementé à l’image de la cité-Etat, fait fantasmer certains financiers pro-Brexit qui n’ont eu de cesse de critiquer les règles européennes entravant selon eux leur industrie.

Les experts et régulateurs se veulent plus rassurants. « Dix ans sont passés depuis la crise financière et les réformes qui ont suivi, et il est temps de réexaminer notre approche de la réglementation. Le Brexit donne l’impulsion pour cela », déclarait ainsi cette semaine Nausicaa Delfas, l’une des dirigeantes de l’Autorité britannique des services financiers (FCA).

Qu’est-ce qui devrait faire l’objet de nouvelles règles? « Tout! », assure Barnabas Reynolds, avocat spécialisé sur cette question du cabinet Sherman & Sterling, interrogé par l’AFP lors d’une conférence sur le sujet récemment à Londres.

Comme beaucoup dans la City, il ne voit pas « où est le problème » dans l’idée d’un Singapour sur la Tamise, et juge que les règles financières européennes – pourtant conçues sous influence britannique – brident le secteur l’empêchant de rivaliser avec Wall Street.

Envoyer au bûcher

Le patron de la Banque d’Angleterre Mark Carney promet toutefois qu’il « ne s’agit pas d’envoyer au bûcher la réglementation financière », gage de la confiance des investisseurs du monde entier, « mais d’être dynamiques », a-t-il fait valoir dans un discours.

L’essentiel de la communauté financière se dit persuadé que la Grande-Bretagne, dont les règles financières sont pour l’instant alignées sur celles de l’UE, n’a pas intérêt à s’en éloigner trop au risque de se voir barrer l’accès à l’immense marché commun.

« Le mouvement récent a été vers plus de réglementation, pas moins » relève Iris Chiu, professeure de droit de University College of London, interrogée par l’AFP.

Mais certains domaines sensibles seront dans la ligne de mire dès le Brexit achevé, à l’instar des limites aux bonus bancaires, qui font – évidemment – grincer des dents à la City, ou encore un possible encadrement de la fintech, en plein boom.

« C’est l’un des domaines où le Royaume-Uni est vu comme un leader de marché international », et il voudra défendre sa position, remarque Sarah Hall, du groupe de réflexion The UK in a Changing Europe.

Cela pourrait vouloir dire ne pas forcer les start-ups du secteur autant que les autres entreprises plus installées à enregistrer la traçabilité des transactions, les données des clients, ou l’origine des fonds.

La directive Solvency II sur les assurances fait aussi partie des points où le Royaume-Uni pourrait vouloir diverger de l’UE, notamment sur le montant de réserves de capitaux obligatoires, remarque Sarah Hall.

Le diable dans les détails

Des perspectives qui inquiètent les associations anti-corruption comme Transparency International, dont un récent rapport dénonce les milliards de dollars d’argent sale ou illicite qui transitent par le Royaume-Uni et ses territoires off-shore.

Elles craignent un retour en arrière après les efforts des dernières années pour lever le secret bancaire de certains territoires comme l’Ile de Man, Jersey etc, même si d’autres comme les îles vierges britanniques y échappent encore.

Paul Fox, de l’association Finance Watch, souligne aussi que le diable se loge souvent dans les détails et que tout ajustement « à la marge peut donner lieu à des arbitrages réglementaires » de la part d’investisseurs qui profitent de toute faille, au risque de déstabiliser le système financier ou les marchés.

Le blocage parlementaire autour du Brexit a aussi entraîné du retard dans la ratification et la mise en oeuvre de certaines législations sur la transparence financière, comme celle autour des trusts, ces véhicules d’investissement privés souvent familiaux.

La gestion de fortune est justement l’un « des domaines d’intérêts pour les travaillistes » s’ils arrivaient au pouvoir à l’issue des élections générales qui se préparent pour décembre, estime Sarah Hall: « d’où l’argent arrive et où il est placé ».

On voit déjà les ultra-riches désinvestir leurs actifs de Londres et le placer hors du pays « par peur (d’un gouvernement travailliste) qui déciderait de plus amples contrôles de capitaux ou augmenterait les impôts », poursuit-elle.

Par Véronique Dupont