« Erasmus des apprentis »: une idée appréciée mais compliquée à concrétiser

PARIS – Confectionner des pâtisseries finlandaises, tester la qualité du lait dans une usine hongroise… Les expériences des pionniers de « l’Erasmus des apprentis » sont un succès mais restent marginales en raison des difficultés à mettre sur pied de longs séjours à l’étranger alternant entreprise et formation.

Depuis plusieurs années, les apprentis peuvent bénéficier jusqu’à 12 mois de bourse dans le cadre d’Erasmus+ (qui intègre les jeunes en formation professionnelle). Mais en pratique, les freins sont tels que les trois quarts des 120.000 apprentis européens aidés en 2016 sont partis moins d’un mois.

C’est pour encourager les plus longs séjours qu’un projet-pilote a été lancé en 2016 par la Commission européenne, à l’initiative du député européen Jean Arthuis. Les apprentis qui participent doivent partir au moins six mois, et alterner des périodes de cours en centre de formation et de travail en entreprise, comme ils le font dans leur pays d’origine.

L’idée “était de combiner la voie royale vers l’emploi qu’est l’apprentissage et cette image de marque qu’est Erasmus” pour favoriser l’employabilité des jeunes européens, explique Jean Arthuis, également ancien ministre de l’Economie français.

Pour la mise en oeuvre du projet, 33 centres de formation professionnelle, implantés dans dix pays européens, se sont regroupés au sein d’un consortium baptisé “European Apprenticeship Ambassadors”. Une enveloppe de 780.000 euros a été débloquée par la Commission européenne.

L’objectif était de faire partir 150 jeunes Européens, mais seule une cinquantaine auront finalement pris part au projet.

D’autres manières de travailler

Prêt à prendre l’avion pour l’Italie dès septembre 2016 après son bac pro cuisine, Maxime Aubineau, 19 ans, a dû patienter trois mois pour obtenir sa bourse de 600 euros par mois. En cause, des calendriers inadaptés entre les projets de départ et les dossiers de financement auprès d’Erasmus +. Un couac récurrent, qui conduit certains à renoncer, d’autres à partir sans bourse.

 

 

« Personnellement, les sept mois, je ne les ai pas vu passer », s’enthousiasme Maxime, dont la patience a été récompensée par l’accueil chaleureux d’un restaurant de Côme où il a appris à cuisiner des pâtes fraîches.

« Mon patron était très famille, du coup j’ai été vite intégré », se réjouit le jeune homme. Tellement vite qu’il passe Noël avec le chef et ses proches et se voit proposer un CDI.

Sans cette expérimentation, Maxime ne serait probablement jamais parti. Car les barrières aux longs séjours des apprentis sont nombreuses. Problèmes de validation des compétences acquises, de statuts différents en fonction des pays…

Exemple, en France, une convention de 2009 stipule que l’entreprise dans laquelle l’apprenti a signé son contrat reste responsable de lui tout au long de son séjour à l’étranger… ce qui dissuade fortement l’employeur de « prêter » son apprenti pour une longue période.

Or en plusieurs mois, « on découvre beaucoup mieux les gens, l’histoire du pays », confirme Geneviève de Guibert, 22 ans. Dans le cadre de sa formation à l’Ecole supérieure d’agriculture (ESA) d’Angers, elle a passé six mois en Hongrie.

Après des cours dans une université de Budapest, elle intègre une usine de transformation laitière. Répertorier les agriculteurs, enregistrer la qualité du lait, mettre en place des procédures pour goûter le fromage… Geneviève découvre de nouvelles manières de travailler. « Pour eux, tout le monde est responsable d’un peu tout », sourit-elle.

Même ressenti pour Jordan Pineau, 20 ans, parti lui aussi en Hongrie, dans le sud du pays. Après un bac pro commerce, il a travaillé dans un supermarché une semaine sur deux. « On était une équipe de cinq pour tout un secteur, alors qu’en France, le secteur aurait été divisé entre les cinq salariés ! », observe-t-il.

Trois entreprises différentes

Le projet demande aussi beaucoup d’implication aux responsables de formations. Bruno Zamour, référent au CFA des Compagnons du devoir de Bordeaux, s’est rendu en Croatie où il a envoyé un apprenti tailleur de pierre en septembre, pour « déterminer le programme de formation et rencontrer l’employeur ».

Il a aussi organisé la venue d’une Finlandaise à Bordeaux, mais a bataillé pour qu’une pâtisserie accepte de l’embaucher pour un an. Le directeur avait d’abord refusé, très réticent à l’idée que la jeune apprentie ne parle pas bien français.

 

 

La langue est l’un des obstacles les plus souvent cités, malgré des cours complémentaires pendant le parcours. « Au début, j’avais l’impression que je ne me faisais pas bien comprendre », se souvient Annelyse Guiheux, 21 ans, de retour de Finlande.

Après un CAP pâtisserie, elle est passée par trois entreprises différentes dans l’est du pays, où elle a notamment appris à faire « des pirogues de Carélie » – une spécialité locale à base de farine de seigle, « en fait très bonne, mais qui ne donne pas très envie quand on les fait !” plaisante-t-elle.

« C’est un peu un virus qu’on attrape »

Pour le deuxième volet du projet, le consortium, réduit à 18 centres de formation partenaires, se fixe pour objectif d’envoyer environ 70 jeunes supplémentaires à l’étranger, a indiqué à l’AFP Vanessa Duval, responsable de formation à l’international pour les Compagnons du devoir, qui pilotent le consortium.

Et pour aller au-delà de l’expérimentation, la Commission européenne a par ailleurs confirmé que le programme Erasmus+ comportera un volet spécifique à la mobilité longue des apprentis, avec un budget de 400 millions d’euros pour la période 2018-2020, et un objectif de 50 000 apprentis en mobilité, selon Jean Arthuis.

En attendant, ceux qui ont profité du projet-pilote souhaitent déjà repartir. Maxime « hésite entre les Pays-Bas et l’Angleterre », Geneviève est certaine de vouloir travailler à l’international. « C’est un peu un virus qu’on attrape ! », lance la jeune femme en riant.


Lucie Aubourg (AFP)

Infographie : Stefan Twarog et Lucie Aubourg