Crise migratoire: des chiffres pour comprendre

Bruxelles – Avril 2015. Deux naufrages font 1.200 morts en Méditerranée, provoquant une prise de conscience brutale de la tragédie d’hommes et de femmes prêts à risquer leur vie pour rejoindre l’Europe.

Quelques mois plus tard, des arrivées massives entraînent le chaos sur les côtes grecques et sur l’itinéraire vers le nord de l’Europe de centaines de milliers de migrants, face auxquels les frontières se ferment dans la cacophonie.

Des images sont désormais devenues tristement familières: le cadavre d’un enfant sur une plage, les embarcations de fortune bondées en Méditerranée, des barbelés se dressant face à des migrants désorientés.

D’où viennent-ils? Comment ont évolué les arrivées sur les côtes européennes depuis le pic de 2015? Combien de migrants sont morts lors de la traversée, en tentant de fuir la guerre ou la misère? Où sont déposées les demandes d’asile dans l’UE, combien sont acceptées?

L’AFP a réuni des chiffres permettant de comprendre la pire crise migratoire depuis la Seconde Guerre mondiale, qui a vu plus de 1,4 million de personnes débarquer sur les côtes européennes depuis 2015.

Le pic de 2015

La crise n’a pas de point de départ officiel, mais les données de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) permettent de dégager quelques repères temporels.

Après une hausse progressive depuis 2011, l’année 2014 marque un premier bond, avec les arrivées de 170.100 personnes sur les côtes italiennes et de 43.518 sur les côtes grecques, contre respectivement 42.925 et 11.447 l’année précédente.

Localisation des décès connus de migrants depuis 2014 établie par l’Organisation internationale des migrations (OIM)

C’est néanmoins en 2015 que la situation prend des proportions vertigineuses: l’OIM recense cette année-là 1.011.712 arrivées par la mer en Europe, dont 853.650 sur les côtes grecques, avec un pic en octobre, et 153.842 sur les rivages italiens.

Cette hausse s’explique notamment par l’enlisement du conflit sanglant en Syrie, conjugué avec une détérioration des conditions de vie dans les camps de réfugiés syriens en Turquie, au Liban et en Jordanie, où l’aide internationale vient à manquer.

Parmi les arrivants en Grèce en 2015, plus de la moitié sont ainsi des demandeurs d’asile syriens (56,1% de Syriens, 24,3% d’Afghans, 10,3% d’Irakiens), ayant transité par la Turquie.

Face aux tergiversations européennes pour aider Athènes à faire face, la plupart ont poursuivi leur route vers le nord par la « Route des Balkans ». 579.518 migrants ont, par exemple, été enregistrés dans des centres dédiés en Serbie, selon l’agence européenne Frontex.

Les arrivants sur les côtes italiennes en 2015 viennent eux plutôt d’Afrique (parmi les principales nationalités, dans l’ordre: 39.162 Erythréens, 22.237 Nigérians, 12.433 Somaliens, 8.932 Soudanais).

2016, 2017: une accalmie, mais…

Les traversées de la Méditerranée connaissent une nette baisse en 2016: l’OIM comptabilise au total 363.401 arrivées sur les côtes grecques et italiennes, donc près de trois fois moins que le total de 2015.

En Grèce, les arrivées par la mer chutent de presque 80% (173.614 arrivées par la mer), sous l’effet combiné du pacte migratoire scellé entre Ankara et l’UE en mars 2016 pour freiner les traversées de la mer Egée et de la quasi-fermeture de la Route des Balkans.

La tendance se poursuit en 2017: 7.433 arrivées par la mer ont été comptabilisées en Grèce par l’OIM lors des cinq premiers mois de l’année (chiffres au 4 juin).

L’accalmie en mer Egée reste cependant fragile, suspendue notamment à la bonne volonté turque. Surtout, sur les côtes italiennes, les arrivées sont loin d’avoir ralenti.

En 2016, le nombre d’arrivées en Italie a même atteint un nouveau record (181.436), principalement des Nigérians (20,7%), Erythréens (11,4%) et Guinéens (7,4%), selon l’OIM. La plupart ne sont pas considérés comme de potentiels réfugiés par les Européens, mais comme des migrants économiques irréguliers à renvoyer.

Et en 2017, les chiffres confirment que la Méditerranée centrale est bien redevenue la principale route vers les côtes européennes. Les autorités italiennes ont ainsi enregistré 60.388 arrivées depuis le 1er janvier (chiffres au 5 juin), des chiffres en hausse de plus de 24% par rapport à la même période de 2016.

Un coup d’oeil hors de l’UE

Les arrivées massives de migrants ont ébranlé l’UE, mais il convient de rapporter le nombre des arrivées à sa population de 510 millions de personnes.

Certains pays non-européens connaissent des situations plus déstabilisantes à leur échelle démographique. La Turquie (environ 80 millions d’habitants) accueille ainsi presque 3 millions de réfugiés syriens, selon le Haut Commissariat de l’Onu aux réfugiés (HCR).

Le Liban et ses 4,4 millions d’habitants accueillent plus d’un million de réfugiés syriens, selon le HCR. Et la Jordanie accueille près de 660.000 réfugiés syriens (pour une population de 9,5 millions), d’après la même source (en mai 2017).

Des drames humains

Derrière les « flux » migratoires se jouent des drames humains, comme le montrent les chiffres régulièrement actualisés par l’OIM sur le nombre de décès en Méditerranée.

Près de 14.000 y sont morts ou disparus ces quatre dernières années: 3.283 en 2014, 3.784 en 2015, 5.098 en 2016, et déjà plus 1.650 depuis le 1er janvier (chiffres au 31 mai).

Par ailleurs, parmi les demandeurs d’asile dans l’UE en 2015 et 2016, environ un tiers étaient des mineurs, selon la Commission européenne.

En 2016, 63.300 demandeurs d’asile sollicitant une protection internationale dans l’UE étaient même des mineurs non accompagnés, selon Eurostat, qui précise que 38% étaient Afghans et 19% Syriens, les deux principales nationalités.

L’agence de coordination policière Europol avait indiqué en janvier 2016 que plus de 10.000 enfants migrants non accompagnés avaient disparu en Europe lors des 18 à 24 mois précédents, craignant que nombre d’entre eux soient exploités, notamment sexuellement, par le crime organisé.

Demandes d’asile

Les pays de l’UE ont connu en 2015 le niveau le plus élevé de demandes d’asiles jamais atteint, avec près de 1,26 million de primo-demandeurs enregistrés, après 562.700 en 2014, selon des chiffres de l’Office européen de statistiques Eurostat. Il s’agit du total des requêtes dans les pays membres, qui peut inclure des personnes ayant déposé une demande dans plusieurs pays.

En 2016, le niveau est resté extrêmement élevé, avec 1,2 million de premières demandes enregistrées, déposées principalement, comme l’année précédente, par des Syriens, Afghans et Irakiens. Des demandes déposées en 2015 peuvent n’être comptabilisées par Eurostat qu’en 2016, à un stade plus avancé de la procédure, ce qui explique une part des divergences avec des chiffres nationaux.

De nombreux candidats à l’asile font partie des migrants arrivant par la Méditerranée, mais pas tous. Il y a par exemple des Albanais (28.925 en 2016) ou encore des Russes (23.015) qui sollicitent l’asile dans des pays de l’Union.

En proportion de la population de chaque pays, les statistiques de 2016 montrent que le nombre le plus élevé de demandes d’asile a été enregistré en Allemagne, devant la Grèce, l’Autriche, Malte et le Luxembourg.

Protection accordée

Toutes les demandes d’asile ne font pas l’objet d’une décision favorable. Les pays de l’UE ont accordé en 2016 une protection à quelque 710.400 personnes au total, plus de deux fois plus qu’en 2015, selon Eurostat.

Cette « protection » recouvre trois statuts différents: celui de « réfugié » (55% du total en 2016), la « protection subsidiaire » pour ceux ne répondant pas aux critères du statut de réfugié mais qui sont en danger dans leur pays (37%) et « l’autorisation de séjour pour raisons humanitaires » (8%).

L’Allemagne est le pays qui a accordé une protection au plus grand nombre de personnes en 2016. Eurostat fait ainsi état de 445.210 décisions positives en 2016, soit « trois fois plus qu’en 2015 ». Suivent ensuite, loin derrière, la Suède (69.350 décisions positives), l’Italie (35.450), la France (35.170) et l’Autriche (31.750).

Immigration légale et visas délivrés en France en 2016

Les principaux bénéficiaires d’une protection dans les 28 pays de l’UE en 2016 sont restés, de loin, comme en 2015, les Syriens (405.600 personnes, doit 57% du total), les Irakiens (65.800) et les Afghans (61.800).

Le taux de réponses positives aux demandes d’asile (avec l’un des trois statuts accordés) s’est établi à 61% en première instance dans l’UE, et à 17% en appel, avec de très fortes disparités selon la nationalité des demandeurs et des variations en fonction du pays où la demande a été déposée.

Ce taux s’élevait par exemple à 98,1% en moyenne pour les Syriens, 92,5% pour les Erythréens ou encore 63,5% pour les Irakiens. Mais il était bien plus bas pour d’autres: 17,4% par exemple pour les demandeurs pakistanais, 5,2% pour les Algériens ou encore 3,1% pour les Albanais.

Les migrants expulsés

Un demandeur d’asile dont la requête est rejetée est voué à être renvoyé dans son pays d’origine, comme les migrants irréguliers ne demandant pas l’asile, généralement considérés comme des « migrants économiques ».

305.365 personnes ont fait l’objet en 2016 d’une décision administrative ou judiciaire de renvoi d’un pays de l’UE vers leur pays d’origine (contre 286.725 en 2015 et 251.986 en 2014), selon des chiffres collectés par l’agence Frontex.

Et 176.223 personnes ont été effectivement renvoyées en 2016, dont 79.608 de manière forcée, toujours selon Frontex.

Les trois nationalités ayant fait l’objet des plus nombreux retours forcés étaient les Albanais (19.482), les Marocains (7.506) et les Kosovars (4.916). Ukrainiens, Irakiens et Indiens étaient les trois nationalités ayant fait l’objet du plus grand nombre de retours volontaires.

Les « relocalisations »

Face à l’afflux extraordinaire en Italie et en Grèce, les Européens avaient convenu en septembre 2015 de déroger temporairement à la règle qui donne la responsabilité du traitement d’une demande d’asile au pays par lequel le demandeur est entré dans l’UE.

Ils ont ainsi décidé de répartir 160.000 personnes en deux ans depuis ces deux pays vers le reste de l’Union.

Mais ce plan de « relocalisation », censé incarner la solidarité européenne, a surtout illustré les divisions entre Etats membres, qui l’ont appliqué au ralenti, voire pas du tout pour la Hongrie et la Pologne, tandis que la plupart des migrants poursuivaient leur route vers le nord de l’Europe.

Le plan s’est aussi heurté aux difficultés logistiques des autorités grecques et italiennes sur le terrain, et parfois aux réticences de demandeurs d’asile inquiets de se voir imposer une destination inconnue.

A cela s’ajoutent des critères d’éligibilité restrictifs en termes de nationalité, le plan de répartition ne concernant que les demandeurs quasiment assurés (d’un point de vue statistique) d’obtenir l’asile après leur transfert.

C’est le cas des Syriens et des Erythréens, mais les Irakiens ont été exclus des « relocalisations » quand le taux de « réussite » des requêtes d’asile déposées par des demandeurs irakiens a chuté sous 75% en moyenne dans l’UE.

Résultat de cette succession d’obstacles: au 2 juin 2017, seulement 13.825 personnes ont été relocalisées depuis la Grèce et 6.502 depuis l’Italie, soit un peu plus de 20.000 au total.

Selon des chiffres cités par la Commission mi-mai, seulement 12.400 personnes parmi les dizaines de milliers de migrants encore présents en Grèce sont éligibles. En Italie, la Commission comptait mi-mai 4.300 candidats enregistrés ou susceptibles de l’être.

L’objectif initial de 160.000 relocalisations est donc devenu inatteignable.

De fait, 54.000 places (sur le total initial) ont déjà été rendues disponibles pour l’accueil de Syriens directement depuis la Turquie, dans le cadre du pacte de mars 2016 avec Ankara. Quelque 6.056 réfugiés syriens ont été accueillis dans l’UE dans ce cadre (au 1er juin), selon la Commission.

Dans l’autre sens, seulement 1.192 personnes ont été renvoyées (au 1er juin) dans le cadre de l’accord, qui prévoit le renvoi en Turquie de tous les migrants arrivés en Grèce à partir de fin mars 2016, y compris les demandeurs d’asile.

Les pays de l’UE s’étaient aussi engagés plus largement en 2015 à « réinstaller » environ 22.500 personnes depuis des pays tiers, comme la Jordanie et le Liban. 21 pays en ont accepté un peu plus de 16.000 au total (en incluant les Syriens réinstallés depuis la Turquie), selon les chiffres publiés mi-mai par la Commission.

Par Cédric Simon